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Edgard Pisani « Persiste et signe » Édition Odile Jacob

Edgard Pisani « Persiste et signe » Édition Odile Jacob

Quelques extraits à goûter pour vous réconcilier à la politique. Edgard Pisani avait le bien public chevillé au corps… Le pavé entier fait quelque 500 pages ! Les extraits sont repérés par des thématiques qui font échos à notre méthode de l’Approche des Dynamiques de la Personne (ADP). Bien entendu, décédé, il n’a pas accès à celle-ci !

La personnalité / famille

•La personnalité d’un être humain est – dit-on – formée ou peu s’en faut lorsqu’il atteint l’âge de quatre ans ; regard sur le monde, comportement à l’égard des autres, maîtrise du langage, discipline, le squelette mental et moral est bâti en quarante mois, avant que l’enfant n’aille à l’école. Je ne puis croire que cela soit tout à fait vrai, mais il m’amuse de me demander quelles expériences étaient les miennes au moment où, déjà vieux donc, j’abordai ma cinquième année. Quatrième de dix enfants, j’ai eu le privilège de n’être pas un fils unique, objet trop exclusif de l’attention de parents soucieux de tous mes gestes, effrayés de la moindre toux Quand je suis né, une famille ne pouvait être que nombreuse et connaissait des morts en bas âge. Deux frères et une sœur nous ont quittés… Une famille nombreuse est une école à classe unique où cohabitent des enfants dont le plus jeune et l’aîné sont séparés par quinze ans. École à instituteur unique chez nous, car autant maman était une éducatrice, autant papa ne l’était pas. Lui était trop bon et trop indiscipliné pour gronder et punir. Maman était la règle. Exigeante, attentive mais souriante.

Mes parents méritent un hommage pour avoir donné à tout leur entourage, y compris leurs enfants, l’image du don de soi… La bonté que je considère encore aujourd’hui comme la vertu cardinale bien au-delà de la justice et de la charité. La bonté, exigence à l’égard de soi et respect positif de l’autre.

La stimulation de l’autre

•Au soir des résultats d’un bachot péniblement acquis (j’ai redoublé ma première et ma philo : je faisais du sport, beaucoup, et la classe m’ennuyait), mon professeur de philosophie, Zirnheld, anarcho – libertaire, il nous enseignait le doute et l’esprit critique, la curiosité de tout, la tolérance. Il m’a pris à part et m’a tenu le propos suivant : « Avec ce résultat, vous allez changer de vie. Peut-être allez-vous quitter vos parents pour aller faire des études à Paris… Il va falloir vous battre. Contre vous-même d’abord parce que, si vous êtes capable d’accomplir des efforts remarquables, vous manquez de discipline et vous êtes… désinvolte et vaniteux. Vous avez trop de fantaisie. Or la vie se construit jour après jour. Je ne sais pas si vous aurez la patience qu’il faut… Et il vous faudra vous battre car vous aurez d’autres adversaires que vous-même. Il faut se battre pour gagner… Pas contre l’homme, mais contre l’adversaire ; pas contre l’adversaire, mais pour la victoire. Ce n’est pas seulement la loi du sport mais d’abord celle de la vie.

•De son deuxième professeur de philosophie, bergsonien, il a retenu une phrase qui a retenti tout au long de sa vie. « Un système est vrai en ce qu’il affirme et faux en ce qu’il nie. » Une année durant, il essayait de tirer de chacune des doctrines qu’il nous présentait l’aspect nouveau, positif, le regard neuf qu’elle projette sur le monde. Il ne nous a pas appris à rejeter mais à comprendre. »

Ai-je eu tort de faire tant de cas d’une si petite phrase ? Je ne le crois pas. Il n’est pas de livre, il n’est pas de théorie qui, d’une façon ou d’une autre, ne contribue à une meilleure connaissance.

La sédimentation humaine, un continuum

•Par-delà l’expérience de chaque individu, il y a l’expérience de l’espèce ; elle comme un terrain sédimentaire où les couches se succèdent, différentes, et s’additionnent. La dernière semble cacher toutes les autres mais ce n’est pas vrai. Nous ne sommes pas des promeneurs foulant d’un pied léger le sable ou l’argile; nous sommes des arbres, des plantes, peut-être des brins d’herbe et plongeons nos racines jusqu’à pénétrer les couches les plus profondes de la mémoire collective enfouie, pour y trouver notre nourriture.

Trente ans plus, au hasard d’une conversation et parlant du monde avec son apparente solennité, Charles de Gaulle m’a surpris en me disant : « On a tort de se gausser des hippies. Ils posent des questions que nous négligeons et leur apportent parfois des réponses qui sont de leur temps. Il faut être capable de chercher le vrai derrière l’absurde.

L’ouverture à l’autre

•Je ne me rappelle pas mes toutes premières années à Tunis… Je me familiarisais, dans le sens le plus fort du mot, avec des êtres, une foule, des vêtements, une langue qui ne m’étaient pas étrangers puisque je les rencontrais tous les jours et qu’ils étaient présents dans ma maison, dans mon école, dans mon paysage. Comment dire le respect implicite que la vie quotidienne m’a appris, grâce à l’attitude de mes parents ? Les arabes sont autres sans doute, mais on ne m’a jamais appris à me méfier d’eux, à les tenir à distance, à les mépriser. Au contraire.

Le sens de la vie

•Qui se trompe ? Cet homme modeste, depuis trente ans, il cherche sa nourriture à la rivière à l’aide d’un épervier qu’il tient dans ses mains… « Tout à coup, il lance, il ramène. Il dégage deux ou trois poissons qu’il met dans le petit couffin qui pend à sa ceinture. Sur la pierre, il laisse sécher ses pieds. Trente années immobiles alors que le monde a tant changé et que je suis moi-même devenu un autre. Qui se trompe ? Lui qui inlassablement répète le même geste, pour vivre, ou moi qui ne cesse d’aller et de venir, de chercher, de lutter ? De lutter pour quoi ? Il faudra bien qu’un jour je réponde honnêtement à cette question.

L’interpellation de l’autre pour sa croissance

•J’avais toujours rêvé de n’être pas un spécialiste, d’exceller en étant « moyen en tout ». Or, interne à Louis-le-Grand, j’ai appris à travailler. J’en ai appris le goût et la méthode. Il y avait les meilleurs élèves des meilleurs lycées de France, tous plus jeunes que moi – ils n’avaient pas redoublé deux fois, eux. Venant de Tunis, je me suis senti submergé. Ils savaient tout, lisaient Kant dans le texte ; le latin et le grec n’avaient guère de secrets pour eux. Ils avaient tout lu ! Tous les soirs, la lumière du dortoir éteinte et le surveillant enfermé dans sa turne, nous nous pressions, assis par terre, pour lire et travailler. Il fallait aimer ça ! A moins que ce ne fût pure fringale. La frénésie d’en savoir plus. Peut-être plus que les autres seulement. Les meilleurs élèves ne venaient jamais, ils en savaient assez. Et vers 23 heures, le surveillant venait, il s’étonnait rituellement de notre présence en ce lieu interdit. Tout rentrait dans l’ordre jusqu’au matin.

Mais, un dimanche comme les autres, nous dansons comme à l’accoutumée. Tout à coup ma cavalière attitrée explose. « Non, assez ! Voilà trois heures que nous sommes ensemble et tu ne m’as parlé que de philo. Cela finit par ne plus être amusant. J’en ai été dépité, ahuri, je l’ai prise par la main et nous sommes allés nous asseoir un peu plus loin. Elle m’a dit ma dangereuse évolution et l’incapacité qui était la mienne de parler d’autre chose que de ça. Elle le fit avec tendresse et humour mais aussi avec inquiétude. Je pris peur… Je n’ai pas dormi de la nuit !

Je suis…

•Edgard Pisani a touché un peu au théâtre… Mais il n’a jamais joué le rôle de Créon qu’on envisageait pour lui alors qu’il était encore étudiant. Il a vu à diverses reprises l’Antigone d’Anouilh… Et il ose se dire… « Je dirais que je suis en même temps Créon et Antigone : la raison de l’État et celle de l’individu. Toute ma vie balance de l’une à l’autre sans que jamais ni l‘une ni l’autre ne doive parvenir à remporter une victoire définitive. Mais, les exigences du service public et de la Loi qui, un temps, ont occupé tout le champ de mon effort et de mon attention, le cèdent insensiblement aux exigences de la société des hommes. Suis-je en train de vieillir ou de devenir enfin jeune : Antigone, en moi, prend le dessus sur Créon ; sans pour pourtant le faire taire. Le Frère Ainé et l’Enfant prodigue ne m’ont marqué que parce que je les porte en moi. Mais c’est au théâtre de la vie que j’ai joué ces personnages.

Le champ des possibles pour l’humain

•Je crois que les hommes ne peuvent vivre sans un ailleurs qu’ils veulent atteindre ou conquérir, sans un monde idéal qu’ils cherchent à réaliser. Chacun choisit sa voie, parfois plusieurs en même temps. Celles du pouvoir, de la religion, de la connaissance ont plus de parenté qu’on ne l’imagine parce qu’elles ont des ambitions collectives : gouverner pour changer le monde et le rendre meilleur, dépasser ce monde pour en rejoindre un autre, tout de perfection, connaître le monde pour le comprendre et l’éclairer. Pourquoi tous ces hommes qui cherchent se disputent-ils alors qu’ils sont cousins ?

J’ai été très religieux, j’ai longtemps envisagé d’être prêtre ou moine. J’ai rencontré des professeurs d’enseignement religieux qui, à mes questions, n’ont répondu que par des arguments d’autorité ou par des références au Texte. Non ne raison. Je les ai crus faibles alors qu’ils étaient forts de leurs certitudes institutionnalisées. J’ai appris à me méfier du clergé, de tous les clergés. J’ai voulu entreprendre de chercher seul ma vérité. J’ai compris qu’elle n’était pas dans le seul Évangile mais partout, chez tous. J’ai mis la religion entre parenthèses. Du moins ai-je fais comme si… car l’angoisse d’une autre chose, celle de la durée, celle d’une fin ne m’ont jamais quitté.

Un jour, j’ai lu dans Saint-Exupéry le cri d’orgueil et de foi que Guillaumet épuisé murmure à sa descente des Andes, après trois jours passés dans la neige jusqu’au cou, seul ; « Ce que j’ai fait là, vois-tu, aucun animal jamais ne l’aurait fait. » Je ne suis pas religieux parce que je ne connais pas de religion sans Église ni autorité. Et pourtant, je crois en une quête indéfinie. Ma foi est dans ma recherche. « Me chercherais-tu si tu ne m’avais pas déjà trouvé ? ». Mais je ne sais qui ainsi m’interpelle à la deuxième personne du singulier…  Mais est-il si important de le savoir ? « J’ajouterais cette phrase que ce même Guillaumet ne cessa de se répéter tout au long de son calvaire : « S’ils croient que je vis, ils pensent que je marche. » Avoir la foi, c’est simplement marcher vers un ailleurs qui ne peut être que le point de rencontre entre soi et le monde. Entre mon instant et l’éternité. Mais ce mot me fait peur. Entre mon instant et la durée qui jamais ne s’achève.

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